Le FITU, les sondages et les perspectives de la gauche

Voz Obrera Socialista – groupe du CORI-QI en Argentine

Bouleversés par les sondages sur les intentions de vote et l’image publique de Myriam Bregman, les partis qui composent le Front de gauche et des travailleurs – Unité s’éloignent de plus en plus des propositions révolutionnaires qu’ils prétendent défendre. Une dynamique dangereuse, à une époque où il est de plus en plus nécessaire de proposer une alternative politique et syndicale qui rompe non seulement avec Milei et son programme, mais aussi avec l’ensemble de la classe dominante et son ordre capitaliste.

Alors que les projets de Milei s’essoufflent, les secteurs du pouvoir ont déjà commencé à ouvrir le jeu électoral, même si 2027 est encore loin. La manœuvre est claire : ils veulent faire naître l’espoir d’élire un nouveau (et meilleur) gouvernement, afin d’empêcher que la colère ne s’accumule au sein des couches de la population de plus en plus défavorisées.

Mais le problème pour ces secteurs, c’est que face au déclin de Milei (qui entraîne toute la droite dans son sillage), elles ne parviennent toujours pas à opposer un regroupement de péronistes et de leurs alliés, qui, au contraire, sont de plus en plus divisés. Le temps passe, et parmi la valse des candidats, aucun ne se détache. Dans ce désarroi, et en apparaissant comme le seul secteur à s’opposer en permanence au gouvernement, la gauche se renforce dans les sondages et dans « l’opinion publique ».

Le fait qu’une frange de travailleurs et de classes moyennes voie d’un œil favorable les positions de la gauche est sans aucun doute un phénomène progressiste et exprime, d’une certaine manière, la recherche d’une alternative anticapitaliste aux partis patronaux. Du point de vue d’un parti révolutionnaire, il s’agit là d’un élément important de la réalité et d’une occasion d’élargir la diffusion du programme révolutionnaire à des secteurs plus vastes et de se construire. Mais dans le cas du FITU et de ses organisations, cela se traduit par une fascination de plus en plus grande pour les élections et l’action parlementaire.

Ainsi, lors des manifestations du 1er mai, les partis du FITU ont montré à quel point l’obsession électorale dont ils souffrent a des conséquences politiques et idéologiques. À cet égard, non seulement ces deux manifestations ont tourné autour des candidats et des figures de proue des partis, mais le contenu de leurs discours visait, dans tous les cas, à… renforcer ce même front électoral.

Sur la Plaza de Mayo, Gabriel Solano (PO) a conclu son discours en appelant à la tenue d’une « assemblée nationale du FITU ». Alejandro Bodart (MST) a affirmé que « pour la première fois en cent ans, la gauche a une opportunité historique », en référence aux résultats des sondages, et a proposé de transformer le FITU en un « parti comportant différentes tendances internes » (à l’instar du PSOL brésilien ou du NPA français, des partis dont le seul objectif est électoral). Juan Carlos Giordano (IS) a repris le concept d’« opportunité », tout en mentionnant l’objectif d’instaurer un « gouvernement des travailleurs »… sans préciser comment celui-ci serait mis en place ni en quoi il consisterait.

De son côté, dans son discours prononcé lors du rassemblement au micro-stade de Ferro, Myriam Bregman a appelé à « continuer à se mobiliser et à organiser des réunions » afin de créer – à partir du FITU et de sa propre candidature – un « nouveau mouvement historique », concept qu’elle a réitéré dans certaines interviews. Un mouvement également articulé autour de la perspective électorale.

Que veulent réellement faire les partis du FITU ?

Si l’on ajoute à tout cela les interviews dans lesquelles des figures du PTS, comme Christian Castillo, ont déclaré que, pour que le FITU gouverne, il doit se renforcer. Ou encore celles de Bregman opposant à tort l’Argentinazo révolutionnaire de 2001 aux « luttes organisées des travailleurs et travailleuses » (dans « Buenas tarde China », le podcast de Jairo Stracchia, le 6 mai 2026). Ou encore en affirmant que le « changement révolutionnaire en profondeur » qu’ils proposent consiste à instaurer « un système bien plus démocratique » et une « assemblée constituante libre et souveraine » (dans « GPS » de Rolando Graña, le 10 mai 2026). Le message qu’ils transmettent est pour le moins flou.

Il est vrai que, dans ces interviews, Bregman parle également de « lutter maintenant » sans attendre les élections, et de la nécessité d’une grève générale pour faire échouer le projet de Milei ; elle propose également des mesures justes, comme rompre avec le FMI ou nationaliser le commerce extérieur, par exemple. Le problème est qu’en écoutant ces discours, un travailleur, un étudiant ou un militant non engagé, qui éprouve une certaine sympathie pour la gauche, comprendra que la solution fondamentale aux maux dont il souffre passe par la victoire du FITU aux élections, l’obtention de la majorité à la Chambre des députés et au Sénat, la convocation d’une assemblée constituante, et, à partir de là, la modification de « ce qui ne va pas » dans le pays (ce qui n’est d’ailleurs pas très clair dans les discours et interviews mentionnés). Pour ces sympathisants du FITU, l’honnêteté et la cohérence de Bregman et d’autres législateurs constituent une garantie suffisante.

Mais la réalité est tout autre ; et le devoir des révolutionnaires est de le dire sans détours : Milei n’est pas la cause, mais le symptôme des maux dont nous souffrons. La racine du problème n’est pas tel ou tel gouvernement, mais la classe sociale qui concentre le pouvoir politique et économique ; qui nous exploite et pille le pays en tant que partenaire mineur et subordonné des puissances impérialistes. Cette classe sociale, la bourgeoisie, est autant propriétaire des usines, des gisements, des terres, etc. qu’elle l’est de l’État, de ses institutions et de sa constitution.

Ainsi, on ne peut pas utiliser les institutions dont se sert cette classe bourgeoise pour exercer son pouvoir afin de la dépouiller de ce même pouvoir. Ceux qui ont tenté de le faire (comme Salvador Allende au Chili, dans les années 1970) ont connu une fin tragique. Pour mettre fin à l’exploitation, à l’oppression et au pillage auxquels nous soumettent la bourgeoisie et l’impérialisme, la classe ouvrière doit renverser cet État et imposer le gouvernement de ses propres organisations.

Un gouvernement qui, de notre point de vue, doit commencer par suspendre le paiement de toute la dette extérieure, nationaliser sous contrôle ouvrier les entreprises qui ont été privatisées (ainsi que celles des services publics), les ressources énergétiques, les grandes entreprises céréalières et les conglomérats nationaux et multinationaux, nationaliser l’ensemble du système financier et du commerce extérieur, imposer un salaire minimum égal au panier de la ménagère indexé sur l’inflation, réduire la journée de travail à 6 heures, sans baisse de salaire, confisquer les grandes fortunes et les biens des corrompus et des profiteurs, etc. Autrement dit, faire une révolution ouvrière et socialiste ; qui permette en outre d’atteindre une seconde et définitive indépendance. Deux concepts qui brillent par leur absence dans les déclarations des figures de proue des partis du FITU, alors qu’ils ont l’occasion de les proposer à un public plus large que d’habitude qui les observe.

Tâches électorales vs tâches de lutte

Pour y parvenir, chez VOS, nous pensons que deux types de tâches organisationnelles nous attendent. D’une part, celles qui visent à mobiliser, unir et coordonner tous ceux qui estiment qu’il faut affronter et vaincre le pillage libertarien. D’autre part, rassembler ceux qui, au sein de tout ce secteur, estiment qu’il faut aller plus loin ; et, avec eux, forger un programme articulant une organisation révolutionnaire, qui serve d’alternative permettant de balayer de nos organisations l’actuelle direction politique, syndicale et sociale qui maintient une trêve avec Milei et soutient le capitalisme colonial.

Mais malheureusement, toutes les actions du FITU indiquent qu’il va dans le sens contraire : dissoudre ses partis (qui étaient censés être les embryons de cette alternative révolutionnaire) pour les transformer en organisations larges qui ne servent qu’à faire campagne pour le vote en faveur du FITU ; même lorsqu’elles s’impliquent dans tel ou tel conflit ouvrier ou populaire. Cette approche, qui nous semble terriblement erronée au regard de la situation actuelle et de l’expérience historique, semble être la voie que prend le FITU, à en juger par les discours et les déclarations de ses dirigeants.

Au-delà des critiques que nous avons toujours formulées à l’égard de l’importance qu’ils accordaient aux élections, et du fait qu’au lieu d’utiliser leurs sièges pour dénoncer la supercherie de la démocratie patronale, ils s’en sont servis pour susciter des attentes au sein du Parlement, nous pensons que cette fois-ci, le FITU va encore plus loin.

Parti pour la lutte parlementaire ou pour la lutte révolutionnaire ?

Prisonniers de ce cercle vicieux, les partis du FITU alimentent des dynamiques qui les conduisent à s’adapter de plus en plus aux règles de la démocratie des riches. Ils restent certes des partis de la classe ouvrière, ils restent indépendants de tout secteur patronal. Mais bien qu’ils continuent de se réclamer de Marx, Lénine et Trotsky (et même de Nahuel Moreno, dans le cas du MST et de l’IS), ils n’agissent pas comme des organisations révolutionnaires.

Chez Voz Obrera Socialista, nous pensons que la construction du parti dont la classe ouvrière a besoin pour organiser la révolution se fera par la convergence de différents courants. Mais le fait que des partis qui se présentent comme révolutionnaires consacrent l’essentiel de leurs forces à l’action électorale et parlementaire, tout en continuant à se revendiquer « léninistes » et « trotskistes », ne fait qu’apporter de la confusion dans les rangs des militants ouvriers, des jeunes et des populaires qui commencent à voir dans la gauche une alternative à la trahison du péronisme et des bureaucraties syndicales et des piqueteros. Et qui veulent en finir une fois pour toutes avec les ajustements capitalistes sans fin et le pillage du pays par l’impérialisme. Des objectifs qui ne seront pas atteints par l’action parlementaire, mais en mettant en place, à partir de la classe ouvrière, des organismes de lutte démocratiques capables de mobiliser l’ensemble des travailleurs et de vaincre la répression patronale et étatique. Des organisations capables de remplacer les institutions pourries de cette fausse démocratie capitaliste, avec ses gouvernements corrompus, ses parlements et sa justice au service des patrons, et de gouverner au service du peuple travailleur. Le programme et l’organisation du parti révolutionnaire que nous devons construire doivent servir à mettre en place la nouvelle direction dont le mouvement ouvrier a besoin pour mener à bien ces tâches.

C’est pourquoi, au-delà de l’appel que nous avons lancé à voter de manière critique pour le FITU lors des élections, nous ne voyons ni dans ce parti ni dans ceux qui le composent l’alternative révolutionnaire dont nous avons besoin. Aux militants de ces partis, avec lesquels nous partageons des espaces de lutte au quotidien, nous lançons un appel à la réflexion et au débat sur la direction que prennent leurs organisations.

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