Déjà-vu Lecornu ! Poursuivons la mobilisation pour battre Macron !

Renommé le 10 octobre, après avoir démissionné quatre jours plus tôt, le Premier ministre français Sébastien Lecornu n’a eu que quelques jours pour présenter un gouvernement et un budget à l’épreuve de la censure à l’Assemblée nationale. La suspension de la réforme des retraites, annoncée le 14 octobre, jusqu’aux élections présidentielles de 2027, et le refus préalable de recourir au célèbre « article 49.3 »i ont permis au gouvernement Lecornu II de rester en place grâce au rejet des deux motions de censureii déposées à l’Assemblée le 16 octobre au matin par LFI et le RN. Avec l’aide du Parti socialiste, de certains secteurs de la droite et du parti de Macron, le gouvernement a ainsi passé le premier test, mais il reste très fragile et la crise en France est loin d’être résolue.

Par : Groupe européen du CORI-QI, le 29 octobre 2025

La France connaît depuis longtemps une instabilité politique. La Ve République a été créée par Charles de Gaulle afin de sortir la France de l’après-guerre de la crise politique dans laquelle elle était plongée, principalement en raison de la question coloniale : la situation en Algérie, mais aussi en Indochine. Cette nouvelle Constitution a donc été votée en 1958 afin de donner plus de pouvoirs au président de la République dans le but d’apporter une stabilité hypothétique au régime bourgeois, mais qui a été tout sauf cohérent tout au long de son existence. Cette instabilité, bien qu’elle ne soit pas nouvelle, s’est accrue sous le mandat de Macron ces dernières années et surtout ces derniers mois. Elle s’explique, à notre avis, principalement par les deux grands mouvements sociaux que furent en 2018 les « Gilets jaunes » et en 2023 les grandes mobilisations contre la réforme des retraites.

Macron, un autre président issu de l’École nationale d’administration (ENAiii), élu en 2017 et déjà dans son deuxième mandat, détient en effet le record du nombre de gouvernements et de premiers ministres, dont le premier, Lecornu, est déjà le plus court de la Ve République. Pour l’instant, neuf gouvernements et sept premiers ministres, dont six gouvernements et cinq premiers ministres depuis 2024 ! Curieusement, pour remonter au gouvernement le plus long de la Ve République, il faut revenir plus de 20 ans en arrière, au premier ministre socialiste Lionel Jospin, de juin 1997 à mai 2002, lors du premier mandat de Jacques Chirac.

En réalité, Macron, avec son chapeau « centriste », poursuit les attaques contre la sécurité sociale lancées par Sarkozy (aujourd’hui emprisonné pour corruption après avoir accepté des fonds libyens pour sa campagne électorale en échange de faveurs) et la politique du président socialiste Hollande qui, comme son prédécesseur aujourd’hui en prison, a dû se contenter d’un seul mandat. Personne n’a jusqu’à présent résolu la crise du régime, qui au contraire s’aggrave.

La crise économique et une bourgeoisie qui s’entend pas

En France comme dans le reste de l’Union européenne (et du monde), la bourgeoisie n’a toujours pas réussi à résoudre la crise qui dure depuis 2008. La forte désindustrialisation subie au cours des dernières décennies en raison du projet néolibéral de délocalisation de l’industrie, à la recherche d’une main-d’œuvre moins chère, a transformé certaines régions en véritables problèmes de chômage et d’exclusion sociale, ouvrant la voie à la montée électorale du parti d’extrême droite de Marine Le Pen.

La France est aujourd’hui le pays de l’Union européenne qui affiche la dette publique la plus élevée (3,3 milliards d’euros) et la troisième dette publique la plus élevée par rapport à son PIB (113 %), derrière la Grèce (154 %) et l’Italie (135 %). Avec un taux de chômage de 7,5 %, supérieur aux 6,3 % de la zone euro, le chômage des jeunes atteint 18 %, contre 6,5 % en Allemagne et 14 % dans la zone euro. Le non-respect du carcan budgétaire de l’UE pousse la bourgeoisie française à réduire les dépenses publiques, d’où les réformes de la sécurité sociale, de la santé et du système de retraite. Le problème est que la lutte des classes en France est polarisée par l’énorme résistance des travailleurs et travailleuses, et la manière de résoudre cette équation se heurte à une bourgeoisie divisée, provoquant une impasse et une crise du régime.

Les « Gilets jaunes » et le bonapartisme de Macron

Les Gilets jaunes, qui se sont mobilisés contre la hausse du prix des carburants, ont marqué le début du mandat de Macron, qui voit même les manifestants réclamer sa démission dans les rues. Ce mouvement a réussi, grâce à une forte mobilisation et à des protestations, à faire reculer l’application de la taxe sur les carburants et à obtenir d’autres revendications telles que l’augmentation du salaire minimum.

Les mobilisations et les actions provoquées par les Gilets jaunes ont été si fortes que la police a parfois été vaincue dans les rues, Macron et son gouvernement ont même fait appel à l’armée pour les soutenir. La force exercée alors par les autorités a été telle qu’Amnesty International, l’ONU et même la Commissaire aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe ont attiré l’attention sur la force disproportionnée de la police française.

Aujourd’hui encore, cette période marque l’actualité française et explique même les agressions et les poursuites judiciaires continues contre les manifestants, les militants et les syndicalistes du mouvement pro-palestinien. Au cours de ces deux années de génocide perpétré par l’État colonial d’Israël, soutenu par la France, plus de 350 militants pro-palestiniens ont été condamnés en France pour apologie du terrorisme.

La réforme des retraites de 2023, promesse politique avec laquelle Macron a été réélu, a relancé une fois de plus la lutte des classes en France. De fortes manifestations, des violences policières, des blocages, des grèves, qui ne se sont apaisés que sous la houlette des bureaucraties syndicales traditionnelles. Cependant, peu après, l’affaire Nahel (un jeune homme abattu par la police en plein jour) a ravivé la colère des banlieues françaises, peuplées d’une jeunesse opprimée et négligée par la France. Cette jeunesse a réactivé les barricades et clos un grand chapitre, jusqu’au 10 septembre 2025 et au mouvement « Bloquons Tout ! » (Bloquons tout !)

« Bloquons Tout ! » ou rien !

Le mouvement « Bloquons Tout » du 10 septembre a été considéré par le syndicalisme comme une possible réédition des Gilets jaunes, quelque chose d’« inorganique » et de « spontané » qu’ils n’étaient pas intéressés à soutenir, comme en 2017. C’est pourquoi seule la centrale Solidaires et quelques syndicats CGT se sont positionnés en faveur. La tactique de la bureaucratie a été de convoquer la grève générale du 18 septembre avant le 10, afin de la vider de son sens et de l’affaiblir. Les 10 et 18 septembre ont été de bonnes journées de grève, avec une participation de plus de 80 % dans certains secteurs comme le métro parisien, des assemblées dans de nombreux secteurs pour discuter de la marche à suivre, des occupations de gares et de lycées qui ont été parmi les actions les plus fortes. Mais après le 18, la bureaucratie, qui avait déjà pris le contrôle du mouvement, a pris son courage à deux mains et a lancé un « ultimatum » à Lecornu : soit il acceptait certaines revendications, soit la grève du 2 octobre aurait lieu. Elle a ainsi affaibli la mobilisation en laissant passer deux semaines jusqu’au 2 octobre et en agitant déjà quelques petites victoires, comme le recul sur la suppression des deux jours fériés.

La Palestine marque la lutte des classes mondiale et en France ces deux dernières années

La Palestine a marqué les deux dernières années de la politique française. D’un côté, un gouvernement pro-israélien, de l’autre, un mouvement pro-palestinien en pleine croissance et très jeune. Des manifestations hebdomadaires menées par le mouvement « Urgence Palestine », diverses actions des syndicats et du mouvement « STOP Arming Israel » contre l’industrie française de l’armement et ses ventes à Israël, des manifestations à l’aéroport de Roissy (Charles de Gaulle) contre le transport de matériel militaire ou des lycéens lors des dernières grèves se mobilisant pour la Palestine sont autant d’exemples de la forte solidarité de la jeunesse et d’une partie de la classe ouvrière française.

Comme nous l’avons déjà vu, le bonapartisme du « macronisme » est ici aussi évident. Il applique une forte répression contre le mouvement pro-palestinien et poursuit judiciairement les syndicalistes et les dirigeants du mouvement, comme c’est le cas du « Collectif Urgence Palestine » contre lequel une procédure judiciaire est en cours pour sa dissolution. Le renforcement de cette répression va à l’encontre de la tendance mondiale et européenne dans des pays comme l’Allemagne ou la Belgique.

Le Parti socialiste et la CFDT tendent la main à Macron et Lecornu

Alors que la bourgeoisie est en désaccord et en crise au sein de son parlement, le Parti socialiste et la centrale syndicale CFDT (la plus grande et la plus collaborationniste) ont décidé de tendre la main pour sauver la nation, une main « responsable » brandie depuis leurs tribunes. De nombreux militants du Parti socialiste et de la gauche française, outre leur indignation, ont encore tenté de dissuader les députés sociaux-démocrates, mais la grande majorité d’entre eux n’ont pas hésité et ont voté contre les motions de censure contre le gouvernement, se rangeant ainsi du côté « responsable » de Macron et d’un budget qui porte des attaques féroces contre la classe ouvrière.

Les députés du Parti socialiste élus lors des dernières élections dans le cadre du Nouveau Front populaire ont fait ce à quoi on pouvait s’attendre : trahir « l’unité de la gauche » et la classe ouvrière, comme le parti bourgeois qu’ils sont. Quant à la CFDT, le gouvernement a dû s’assurer le soutien d’un allié issu directement de la classe ouvrière pour tenter de garder le contrôle de la rue.

De l’autre côté, à gauche du Parlement, se trouve La France Insoumise (LFI), considérée comme radicale d’extrême gauche, qui a en Mélenchon sa grande figure et son pari électoral pour les présidentielles de 2027. Ce parti joue surtout sur le terrain électoral, comme en témoignent les fronts populaires 2024 NFP (Nouveau Front Populaire) ou 2022 NUPES (Nouvelle Union Populaire Écologique et Sociale). Bien qu’ils soient engagés dans les luttes et aient soutenu le 10 septembre, il est vrai que leur objectif est de mener les luttes aux urnes, souvent de la pire manière, c’est-à-dire en créant des alliances illusoires « pour l’unité de la gauche » avec des partis bourgeois tels que le Parti socialiste.

Il ne reste plus aux travailleurs qu’à rompre une fois pour toutes avec ces partis et organisations qui les trahissent systématiquement en se rangeant du côté de la bourgeoisie, du gouvernement et des patrons quand il le faut. Mettons donc fin à ces illusions qui se déguisent en « gauche », mais qui représentent et travaillent pour la bourgeoisie. Rompons avec ce gouvernement et exigeons la démission de Macron, qui gouverne aujourd’hui un pays sans majorité et sans aucune crédibilité, par la mobilisation.

Créons dans les luttes une organisation des travailleurs qui rompe avec la Ve République corrompue et répressive pour la classe ouvrière et la Palestine, aujourd’hui au centre des attaques de l’impérialisme. Mobilisons-nous et organisons la grève comme les travailleurs et travailleuses italiens pour vaincre Macron, le sionisme et ses alliés impérialistes !

Notes :

i Il s’agit en gros d’un article de la Constitution française qui permet de faire passer une loi avec un gouvernement minoritaire à l’Assemblée nationale. Elle a déjà été appliquée plus de 100 fois depuis le début de la Ve République et plus de 20 fois rien que sous le « règne » de Macron.

ii Il s’agit d’une proposition présentée par un ou plusieurs partis à l’Assemblée et qui, si elle aboutit, renversera le gouvernement.

iii Une « grande école » de cadres pour administrer l’État, créée et conçue par le premier gouvernement provisoire français de l’après-guerre présidé par Charles de Gaulle, dans le cadre d’une réforme de l’administration publique dirigée par Maurice Thorez, secrétaire général du Parti communiste français et vice-président du Conseil des ministres du gouvernement provisoire. Cette école a formé et forme principalement les élites et la bourgeoisie, d’où sont issus de nombreux présidents de la République et dirigeants.

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